La femme dans la franc-maçonnerie : exclusion formelle et voies parallèles
La relation entre la franc-maçonnerie et les femmes a été, pendant des siècles, complexe et majoritairement discriminatoire. Bien que les constitutions fondatrices de la Grande Loge Premier d’Angleterre aient formellement interdit l’admission des femmes, il existe des témoignages documentés de participation féminine à des activités maçonniques depuis l’époque médiévale. À partir du XVIIIe siècle, des systèmes parallèles — les loges d’adoption — se sont développés en Europe continentale, permettant la participation des femmes dans un cadre rituel propre. Aujourd’hui, la reconnaissance de la franc-maçonnerie féminine et mixte divise les principales traditions maçonniques : tandis que les juridictions continentales liées au Grand Orient les admettent, la franc-maçonnerie anglo-américaine ne les reconnaît pas officiellement, bien que les relations officieuses puissent être cordiales.
Femmes dans la franc-maçonnerie opérative
Dans l’Europe médiévale et de la Renaissance, le statut légal des femmes était soumis à l’autorité paternelle et, après le mariage, à celle du mari. Néanmoins, le droit local reconnaissait la figure de la femme sole — femme célibataire ou veuve jouissant d’une capacité juridique propre —, ce qui permettait à certaines veuves de commerçants de poursuivre l’activité du défunt époux et, parfois, de jouir des droits et privilèges de la corporation correspondante. Les exceptions étaient plus fréquentes dans les métiers liés aux occupations féminines traditionnelles, comme la mercerie ou la couture, mais des cas sont également enregistrés dans le bâtiment.
Le premier témoignage documenté d’une femme identifiée comme maçon date de 1256, lorsqu’une femme nommée Gunnilda figure comme telle dans le Calendar for Close Rolls de Norwich. En Angleterre, le Manuscrit Regius (c. 1390–1425) et les registres de la corporation de la cathédrale d’York de 1408 offrent des indices de participation féminine. De plus, la London Mason’s Company employa des femmes à des tâches administratives, avec droit aux bénéfices de la qualité de membre.
Le manuscrit York No. 4, daté de 1693 et utilisé comme autorisation par la Grande Loge de toute l’Angleterre à York, contient la phrase « hee or shee that is to be made mason » (« lui ou elle qui doit être fait maçon »). Certains historiens maçonniques l’ont considéré comme une erreur d’impression, mais Adolphus Frederick Alexander Woodford, érudit et catalogateur de ces documents, l’a jugé authentique. Ce débat historiographique reste ouvert.
En Écosse, les procès-verbaux de la loge de St. Mary’s Chapel à Édimbourg, correspondant aux XVIe et XVIIe siècles, codifient un statut féminin similaire à celui de l’Angleterre : un bourgeois pouvait payer pour la Liberté d’employer et d’instruire des maçons, et la veuve d’un maître maçon pouvait accepter des commandes d’anciens clients, à condition d’employer un officier de la loge pour superviser le travail.
Il existe en outre une tradition, non vérifiée documentairement, selon laquelle Sabina von Steinbach, fille de l’architecte, travailla à la cathédrale de Strasbourg au début du XIVe siècle. La première référence à son travail date de trois cents ans plus tard, et doit donc être considérée comme une légende plutôt qu’un fait documenté.
Loges d’adoption
Tandis que la franc-maçonnerie de la Grande Loge Premier d’Angleterre s’étendait en France, la fraternité française se maintint dans la lettre de l’interdiction andersonienne concernant les femmes, mais ne vit aucune raison de les empêcher d’assister à ses banquets ou à ses services religieux. Au cours des années 1740, les loges d’adoption commencèrent à apparaître, rattachées à une loge régulière exclusivement masculine. Les épouses et parentes féminines des maçons y étaient admises dans un système parallèle de grades, avec un ton moral similaire à celui du rite authentique de la loge. Les plus anciennes avaient une thématique nautique.
En 1747, le Chevalier Beauchaine initia l’Ordre des Fendeurs, avec des rites prétendument basés sur une version précoce des Carbonari. En 1774, les loges d’adoption passèrent sous la juridiction du Grand Orient de France, et les règlements publiés montrent un système de quatre grades : Apprentie, Compagnonne, Maîtresse et Parfaite Maçonne. Avec le temps, des grades supplémentaires furent ajoutés et supprimés, jusqu’à atteindre un système de dix grades à la fin du XVIIIe siècle. L’idée se répandit largement en Europe, mais n’apparut jamais en Angleterre.
Après une brève éclipse durant la Terreur de la Révolution française, les loges d’adoption refleurirent. L’impératrice Joséphine présida l’une d’elles à Strasbourg en 1805. Cependant, en 1808, le Grand Orient décida que ces loges étaient inconstitutionnelles et elles furent marginalisées jusqu’à ce que le Grand Orient lui-même les réactive en 1901. Dans sa nouvelle incarnation, la présidence était occupée par une femme, alors qu’auparavant seul un homme pouvait occuper la « Chaire du Roi Salomon ». La séparation finale eut lieu en 1935, et en 1959 elles adoptèrent le Rite Écossais Ancien et Accepté, se constituant en Grande Loge féminine de France et s’intégrant à la franc-maçonnerie régulière. Seule une loge, Cosmos, maintient le rite adoptif.
Le cas de la Suède
En Suède, la présence de femmes maçonnes semble avoir eu lieu précocement, bien que l’information soit rare. Selon les documents des maçons suédois, Hedvig Charlotta Nordenflycht fut en 1747 Grande Maîtresse d’une certaine « Ordre de la resemblance », ce qui peut être interprété comme une loge féminine d’adoption, bien que cette lecture ne soit pas concluante. Une loge féminine confirmée n’apparaît que dans les années 1770.
Le 2 mai 1776, le Grand Maître de l’Ordre maçonnique suédois, le Duc Charles, fit inaugurer son épouse, Hedvig Elisabeth Charlotte de Holstein-Gottorp, comme Grande Maîtresse d’une loge féminine d’adoption rattachée à sa propre loge au Palais royal de Stockholm, nommée « Le véritable et constante ».
Franc-maçonnerie mixte et féminine moderne
À la fin du XIXe siècle, des rites similaires à l’adoption apparurent aux États-Unis, permettant aux maçons et à leurs parentes féminines de participer ensemble au rituel. Ces corps distinguaient soigneusement le rituel mixte de la franc-maçonnerie des hommes, et les loges britanniques du XVIIIe siècle et leurs filiales américaines restèrent exclusivement masculines.
Dans les années 1890, des loges mixtes suivant un rituel maçonnique standard commencèrent à apparaître en France et se répandirent rapidement dans d’autres pays. Peu après, des juridictions exclusivement féminines apparurent. En règle générale, l’admission des femmes est désormais reconnue dans les juridictions continentales du Grand Orient. Dans la franc-maçonnerie anglo-américaine, ni les loges mixtes ni celles exclusivement féminines ne sont officiellement reconnues, bien que des relations non officielles puissent être cordiales, avec des locaux parfois partagés.
Conclusion
L’histoire de la femme dans la franc-maçonnerie est l’histoire d’une exclusion formelle nuancée par des exceptions réelles et par le développement de voies parallèles de participation. Depuis les témoignages médiévaux de femmes liées aux métiers du bâtiment jusqu’aux loges d’adoption du XVIIIe siècle et aux juridictions mixtes et féminines contemporaines, la présence féminine a été constante quoique inégale. La division actuelle entre les juridictions continentales, qui reconnaissent la franc-maçonnerie féminine et mixte, et les anglo-américaines, qui ne la reconnaissent pas officiellement, reflète la persistance de conceptions distinctes sur la nature de l’institution et sur le rôle de la femme en son sein. Le débat historiographique sur des documents comme le manuscrit York No. 4 rappelle que l’interprétation des sources reste une matière vivante d’étude.